
C'est de Saint-Etienne-Châteaucreux, Limoges-Bénédictins, Marseille-Saint-Charles, Toulouse-Matabiau, Lyon-Part-Dieu, Lille-Europe ou Lille-Flandres, Angers-Saint-Laud que je repars, riche d'avoir appris les vrais noms de ces gares auxquels je n'étais pas attentive à l'arrivée, trop préoccupée par le but de mon voyage, la rencontre. Mais je ne suis jamais passée par Bordeaux-Saint-Jean que j'entends si souvent clamer par les voix de la gare Montparnasse.
Au moment de quitter certaines
villes je prends conscience que j'ai oublié de prévenir de mon passage les
connaissances que j'y avais. Mais il est trop tard, j'en suis très confuse et
je culpabilise d'autant plus que bien souvent on m'avait fait promettre que si
jamais... Les voyages avec livre obéissent à leur propre logique et se font
dans un monde dont les dimensions, y compris amicales, d'avant l'écriture sont
estompées.

Dans les trains du retour je
peine à me concentrer sur quelque travail, écriture ou lecture que ce soit. Au
mieux je trie mes photos. Tête vide, perdue en rêveries engendrées par le
défilé des décors, trop rapide pour y prendre repère quand c'est à Très Grande
Vitesse qu'ils se traversent. Paysages que j'essaie de saisir pourtant,
m'accrochant aux éoliennes, aux cheminées d'usines, aux pylones de lignes à
haute tension ou aux tours de refroidissement de centrales nucléaires. Dans les
trains du retour j'éprouve la solitude qu'implique le mouvement perpétuel.
Paradoxalement, c'est lors des voyages retours que je sais le moins où je vais. Destination longtemps incertaine, au moins jusqu'au franchissement du périphérique. Retour encore plus difficile s'il est suivi très rapidement d'un nouveau départ. Dans l'entre deux, j'ai beau poser mon sac à la maison, je ne me réinstalle pas vraiment. La voyageuse avec livre éclipse la femme d'intérieur. Agenda grand ouvert, je récapitule mon programme et j'entends « le problème n'est pas quand tu es là, quand tu n'es pas là, le problème est : quand tu es là tu n'es pas là ». Je comprends.
Au retour, mon petit paquetage est plus lourd qu'à l'aller si j'ai croisé un marché sur ma route. Pots de miel en provenance des marchés de Privas, Manosque et Tournefeuille, par exemple, mais je ne me risque nulle part au fromage, quelques tentations que j'en ai eues. Au marché de La Rochelle je m'approvisionne d'un kilogramme de sel et d'un kilogramme de pommes de terre en provenance de l'île de Ré. Chers payés en dépit de la faible distance de leur île de production et de son insularité relativisée par l'existence d'un pont. Je n'y cède pas à la tentation d'un magnifique étalage de fraises, fruits fragiles qui voyageraient moins bien que les pommes de terre.

Je me souviens de ceux qui, autrefois, des villes où ils allaient pour la première fois, rapportaient, pour eux-mêmes ou à offrir aux amis collectionneurs, de petites cuillères de parade, portant l'écusson de la ville. C'était moins encombrant et moins nids à poussière que les poupées en costumes folkloriques. La belle collection de cuillères armoriées que j'aurais pu constituer en peu de temps grâce aux forgerons : bien deux douzaines de pièces de belle ouvrage. On en voit encore en vitrine dans les Relays marchands de souvenirs des gares dont je détaille soigneusement l'offre, en quête des particularismes locaux, avant de reprendre mon train.
Je rapporte souvent des livres,
surtout si l'invitation est à l'initiative d'un libraire. J'en achète et on
m'en offre trop pour que j'en dresse ici le catalogue. Les fonds de certaines
librairies dans lesquelles je vais recèlent de vrais trésors satisfaisant des
quêtes anciennes. De Nancy je rapporte La douceur dans l'abîme : je dis au libraire que c'est la première fois
que je le vois en rayon et il me l'offre aussitôt. De librairies qui préservent
un rayon disques, toujours savamment composé, je reviens chargée de musiques
rares : de Niort, un double CD, anthologie de fados de Coimbra et de
Lisbonne, années 1926-1931, pour offrir à un grand lusophile.
Pour être
courte, la liste des objets perdus en voyage n'en est pas moins douloureuse.
Certes, tout est bien qui finit bien pour mon écharpe rose oubliée dans un
restaurant à Lille, localisée grâce à Google Earth et aux Pages Jaunes. Sachant
que le restaurant dont j'ignore le nom est situé près de la gare de
marchandises devenue centre d'art contemporain (où j'ai acheté un livre oblong
de si grand format qu'il ne rentre dans aucun sac) et que l'on n'y mange rien
d'exotique. Je conviens avec le restaurateur de l'envoi dans une première
enveloppe d'une seconde enveloppe, pliée, rembourrée et préaffranchie à mes nom
et adresse.

Mais les 2 clefs USB porteuses d'écritures en tous genres continueront ad vitam aeternam à faire des navettes entre Paris et Grenoble, coincées au creux d'un siège de TGV. Parce que « Assurez-vous que vous n'avez rien oublié à votre place avant de descendre » je le fais toujours plutôt deux fois qu'une et si je ne les ai pas vues c'est qu'elles n'étaient déjà plus du tout visibles, ni pour moi ni pour personne. A chaque rotation du TGV Paris-Grenoble de milieu de journée, voiture 3, place 31, mes clefs USB s'enfoncent un peu plus. Et j'aime mieux cela que de les savoir dans la nature.
Un jour, dans un train de retour, le contrôleur demande à voir ma carte Senior et je me demande s'il est possible que ces voyages soient usants au point de me faire prendre un tel coup de vieux entre départ, quand il paraît que je ressemble encore à une étudiante, et retour, quand on cocherait pour moi « 60 ans et plus » sur un formulaire statistique. Et prenant conscience que je suis tout de même plus près de la carte Senior que de la carte 12-25, je songe qu'il serait peut-être temps de poser définitivement mon sac. Pour retourner écrire.